Voilà,
s'écria Glaucon, un étrange tableau et d'étranges prisonniers.
Ils nous ressemblent; et d'abord, penses-tu que dans une telle situation ils
aient jamais vu autre chose d'eux mêmes et de leurs voisins que les
ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait
face ?
Et comment, observa Glaucon, s'ils sont forcées de rester la tête
immobile durant toute leur vie ?
Et pour les objets qui défilent, n'en est-il pas de même ?
Sans contredit.
Si donc ils pouvaient s'entretenir ensemble ne penses-tu pas qu'ils prendraient
pour des objets réels les ombres qu'ils verraient ?
Il
y a nécessité.
Et si la paroi du fond de la prison avait un écho, chaque fois que
l'un des porteurs parlerait, croiraient-ils entendre autre chose que l'ombre
qui passerait devant eux ?
Non,
par Zeus !
Assurément de tels hommes n'attribueront de réalité qu'aux
ombres des objets fabriqués. Considère maintenant ce qui leur
arrivera naturellement si on les délivre de leurs chaines et qu'on
les guérisse de leur ignorance. Qu'on détache l'un de ces prisonniers,
qu'on le force à se dresser immédiatement, à tourner
le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière :
en faisant tous ces mouvements, il souffrira et l'éblouissement l'empêchera
de distinguer ces objets dont tout à l'heure il voyait les ombres.
Que crois-tu donc qu'il répondra si quelqu'un lui vient dire qu'il
n'a vu jusqu'alors que de vains fantômes, mais qu'à présent,
plus près de la réalité et tourné vers des objets
plus réels, il voit plus juste ? Si, enfin, en lui montarnt chacune
des choses qui passent, on l'oblige à force de questions, à
dire ce que c'est ? Ne penses-tu pas qu'il sera embarrassé, et que
les ombres qu'il voyait tout à l'heure lui paraitront plus vraies que
les objets qu'on lui montre maintenant ?
Et si on le force à regarder la lumière elle même, ses
yeux n'en seront-ils pas blessés? N'en fuira-t-il pas la vue pour retourner
aux choses qu'il peut regarder, et ne croira-t-il pas que ces dernières
sont réellement plus distinctes
que celles qu'on lui montre?
Assurément !
Et si on l'arrache de sa caverne par force, qu'on lui fasse gravir la montée
rude et escarpée, et qu'on ne le lâche pas avant de l'avoir trainé
jusqu'à la lumière du soleil, ne souffrira-t-il pas vivement,
et ne se plaindra-t-il pas de ces violences? Et lorsqu'il sera parvenu à
la lumière, pourra-t-il, les yeux tout éblouis par son éclat,
distinguer une seule des choses que maintenant nous appelons vraies ?
Il ne le pourra pas, du moins dès l'abord.
Il aura je pense besoin d'habitude pour voir les objets de la région
supérieure. D'abord, ce seront les ombres qu'il distinguera le plus
facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se reflètent
dans les eaux, ensuite les objets eux-mêmes. Après celà,
il pourra, affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler
plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui même,
que pendant le jour le soleil et sa lumière.
A la fin j'imagine, ce sera le soleil - non ses vaines images réfléchies
dans les eaux ou en quelque autre endroit - mais le soleil lui-même
à sa vraie place, qu'il pourra voir et contempler tel qu'il est.
Nécessairement !
Après celà, il en viendra à conclure au sujet du soleil,
que c'est lui qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout
dans le monde visible, et qui, d'une certaine manière est la cause
de tout ce qu'il voyait avec ses compagnons dans la caverne. Or donc, se souvenant
de sa première demeure, de la sagesse que l'on y professe, et de ceux
qui furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu'il se réjouira
du changement et plaindra ces derniers?
Si, certes.
Et s'ils se décernaient entre eux louanges et honneurs, s'ils avaient
des récompenses pour celui qui saisissait de l'oeil le plus vif le
passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume de
venir les premières ou les dernières, ou de marcher ensemble,
et qui par là était le plus habile à deviner leur apparition,
penses-tu que notre homme fût jaloux de ces distinctions, et qu'il portât
envie à ceux qui, parmi les prisonniers, sont honorés et
puissants? Ou bien comme ce héros d'Homère, ne préféra-t-il
pas mille fois n'être qu'un valet de charrue, au service d'un pauvre
laboureur, et souffrir tout au monde plutôt que de revenir à
ses anciennes illusions de vivre comme il vivait ?
Je suis de ton avis, dit Glaucon, il préfèrera tout souffrir
plutôt que de vivre de cette façon là.
Imagine encore que cet homme redescende dans la caverne et aille s'asseoir
à son ancienne place : n'aura-t-il pas les yeux aveuglés par
les ténèbres en venant brusquement du plein soleil? Et s'il
lui faut entrer de nouveau en copétition, pour juger ces ombres, avec
les prisonniers qui n'ont point quitté leurs chaines, dans le moment
où sa vue est encore confuse et avant que ses yeux ne se soient remis
(or l'accoutumance à l'obscurité demandera un temps assez long),
n'apprêtera-t-il pas à rire à ses dépens, et ne
diront-ils pas qu'étant allé là-haut, il en est revenu
avec la vue ruinée, de sorte que ce n'est même pas la peine d'essayer
d'y monter? Et si quelqu'un tente de les délier et de les conduire
en haut, et qu'ils le puissent tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront-ils
pas ?
Sans aucun doute.
Maintenant, mon cher Glaucon, il faut appliquer point par point cette image
à ce que nous avons dit plus haut, comparer le monde que nous découvre
la vue au séjour de la prison et la lumière du feu qui l'éclaire,
à la puissance du soleil. Quant à la montée dans la région
supérieure et à la contemplation de ses objets, si tu la
considères comme l'ascension de l'âme vers le lieu intelligible,
tu ne te tromperas pas sur ma pensée, puisque aussi bien tu désires
la connaitres. Dieu sait si elle est vraie. Pour moi, telle est mon opinion
: dans le monde intelligible, l'idée du bien est perçue la dernière
et avec peine, mais on ne la peut percevoir sans conclure qu'elle est la cause
de tout ce qu'il y a de droit et de beau en toutes choses; qu'elle a, dans
le monde visible, engendré la lumière et le souverain de la
lumière; que dans le monde intelligible, c'est elle-même qui
est souveraine et dispense la vérité et l'intelligence; et qu'il
faut la voir pour se conduire avec sagesse dans la vie privée et dans
la vie publique.
Je partage ton opinion, autant que je le puis.
Eh bien ! partage là encore sur ce point, et ne t'étonne pas
que ceux qui se sont élevés à ces hauteurs ne veuillent
plus s'occuper des affaires humaines, et que leurs âmes aspirent sans
cesse à demeurer là-haut. Mais quoi, penses-tu qu'il soit étonnant
qu'un homme qui passe des contemplations divines aux misérables choses
humaines ait mauvaise grâce et paraisse tout à fait ridicule,
lorsque, ayant encore la vue troublée et n'étant pas suffisamment
accoutumé aux ténèbres environnantes, il est obligé
d'entrer en dispute, devant les tribunaux ou ailleurs, sur des ombres de justice
ou sur les images qui projettent ces ombres, et de combattre les interprétations
qu'en donnent ceux qui n'ont jamais vu la justice elle même......
L'Allégorie de La Caverne
La République Livre VII. Platon

